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Interview A&T no 27 avec Pierre
Lemieux
par Claire Joly
Le Droit de porter des armes est un des rares ouvrages en
français consacré à la question. Publié
en 1993, il s’avère toutefois d'une étonnante actualité,
car la réglementation n'a cessé de se faire plus draconnienne
en France, au Canada et ailleurs en Occident. A&T en a rencontré
l’auteur, l’intellectuel engagé Pierre Lemieux.
Claire Joly : Dès 1983, vous évoquiez
la liberté des armes dans un ouvrage de théorie politique
et économique. Pourquoi avoir consacré un livre à
la question ?
Pierre Lemieux : En 1983, je ne réalisais
pas encore toute l’importance du droit de porter des armes. J’avais
conscience de son importance symbolique, du fait que c’est un droit
de l’individu souverain et qu’il sert à distinguer le maître
du serviteur. À la limite, on se rappelle le texte de la
loi de l’état de Virginie de 1785 portant sur les esclaves :
" Nul esclave ne pourra détenir ni transporter d’arme,
si ce n’est avec des ordres écrits de son maître ou
employeur ou en sa compagnie. " Mais je n’avais pas bien compris
l’importance pratique de la reconnaissance de ce droit pour permettre
aux simples citoyens d’exercer leur droit de légitime défense
contre les criminels de droit commun d’une part et, d’autre part,
pour résister à la tyrannie au besoin.
C.J. : Qu’entendez-vous par l’expression"droit de
porter des armes" ?
P.L. : J’utilise " droit de porter des
armes " comme expression générique pour signifier
autant le droit d’en détenir que d’en porter. Qui peut le
plus peut le moins, et le droit de porter des armes implique évidemment
le droit d’en détenir. Même s’il peut sembler utopique
de parler du droit de porter des armes à une époque
où le simple fait d’en posséder est fortement limité
et remis en cause, même si les esclaves gentils que nous sommes
trouveraient paradisiaque la reconnaissance réelle du simple
droit de détenir des armes, je crois qu’il faut nommer l’idéal
fort que nous poursuivons, quitte à admettre des divergences
quant à son application pratique.
C.J. : Le projet de loi relatif à la sécurité
quotidienne qualifie de "facteur d'insécurité" une
croissance éventuelle du nombre d’armes à feu en France.
Qu’en pensez-vous ?
P.L. : L’histoire du contrôle des armes
à feu, en France comme ailleurs, est une histoire d’irrationalité
à moins que les contrôles ne visent à désarmer
les citoyens pour que l’État les contrôle plus facilement,
dans lequel cas on a affaire à une politique rationnelle.
S’il n’y avait de croissance des armes à feu qu’aux mains
des criminels, évidemment qu’on aurait un " facteur
d’insécurité " ! Inversement, si l’on pouvait
retirer les armes des mains des seuls individus qui ont l’intention
de s’en servir pour commettre des meurtres, des agressions et des
vols, il va de soi que l’on améliorerait la sécurité.
Essayons de mettre un peu de rationalité dans cette affaire.
C.J. : Comment doit-on analyser la situation ?
P.L. : Il est certain qu’un resserrement
du contrôle des armes augmentera le coût de s’en procurer
ou d’en utiliser de la part des criminels : ils devront payer
plus cher les armes achetées au marché noir, et ils
courront des risques légaux plus grands en possédant
ou en portant des armes. Cependant, le resserrement du contrôle
augmente encore davantage le coût de posséder et de
porter des armes pour les honnêtes citoyens, de sorte que
l’on s’attend, en théorie, à ce que la législation
réduise davantage la détention et l’emploi des armes
par les honnêtes citoyens que par les criminels. Autrement
dit, le contrôle des armes à feu discrimine contre
les honnêtes gens. C’est pourquoi tellement d’études
montrent que le contrôle des armes ne produit pas de réduction
nette de la criminalité, voire même que le droit de
porter des armes engendre un effet dissuasif assez puissant pour
réduire la criminalité. C’est pourquoi l’État
n’a que ses incantations habituelles à ânonner pour
défendre les contrôles qu’il alourdit sans cesse depuis
plus d’un demi-siècle en France ou au Canada, depuis trois-quarts
de siècle en Angleterre, et depuis un siècle et demi
dans plusieurs États américains.
L’opinion publique, soumise au lavage de cerveau de l’État,
manifeste devant ces sujets une ignorance abyssale.
C.J. : Le rapporteur de la Commission des lois déclarait
que l’insécurité "représente une forme d’inégalité
sociale à laquelle l’État se doit de répondre".
Vous n’êtes pas d’accord ?
P.L. : Ce n’est qu’une autre incantation
destinée à tenir la populace en laisse.
La plus grande " inégalité sociale ", si
ce terme a un sens, est entre l’État régalien et ses
agents, d’une part, et les simples citoyens, d’autre part. Je crains
qu’on ne s’aperçoive trop tard que telle a été
la ligne de force de l’évolution politique du 20e
siècle.
C.J. : Quel constat en tirez-vous ?
P.L. : Que nous arrivons sans doute à
une bretelle d’autoroute où une erreur de direction sera
beaucoup plus difficile à corriger que les précédentes,
et coûtera très cher à nos descendants. " Nous "
pouvons choisir ou, plutôt, la majorité ou ceux qui
disent la représenter peuvent choisir de continuer vers
" cette sorte de servitude, douce, réglée et
paisible " dont parlait Tocqueville, cet État Gentil
qui contrôle les individus de plus en plus étroitement
pour leur propre bien : permis ou autorisation administrative
pour ceci, réglementation détaillée pour cela,
formulaires administratifs indiscrets, papiers d’identité
qui deviennent de véritables passeports intérieurs,
rectitude politique officielle, contrôle de la liberté
d’expression sous prétexte de lutte à la haine raciale,
fascisme sanitaire, et cetera, et cetera.
Ou bien c’est l’autre direction nous ferons reculer les tyrannies
administratives (pour employer encore un terme tocquevillien) qui
nous gouvernent et nous réaliserons les promesses de liberté
que le 18e et le 19e siècle avaient
fait naître. La bataille ne sera pas facile, mais il faut
s’y engager avec intelligence et fougue.
Le droit de porter des armes n’est qu’un aspect de cette question
plus vaste, mais c’est un aspect crucial. Un État qui nie
ce droit n’est pas digne de l’appui des individus respectueux du
droit.
C.J. : Plusieurs propriétaires d’armes sont
d’avis qu’il faut s’accommoder d’une réglementation plus
draconnienne, qu’il faut faut évoluer avec la société. Qu’en
pensez-vous ?
P.L. : C’est une illusion de croire qu’on
achètera la paix en acceptant un énième alourdissement
de la réglementation. L’histoire du contrôle des armes
à feu au 20e siècle est l’histoire de gens
raisonnables acceptant des contraintes en cascade afin de satisfaire
un État qui n’est jamais satisfait et revient sans cesse
à la charge. À ce rythme, les contraintes que les
détenteurs d’armes subissent présentement ressembleront
au paradis dans 25 ans, tout comme il nous semble que c’était
le paradis un paradis relatif il y a 25 ans. C’est une illusion
de croire qu’on achète la paix en cédant des libertés
fondamentales.
Voyez l’Angleterre, où, à partir de 1920, de petit
contrôle en autorisation anodine, de résignation en
démission, d’acceptation en impuissance, les Anglais ont
été, à toute fin pratique, désarmés
notamment avec la prohibition récente des armes de poing.
À moins que la tendance ne change rapidement, la même
chose arrivera en France, au Canada, et ailleurs en Occident, d’ici
20 ans.
Quant à la deuxième partie de votre question, je
dirais simplement que l’individu libre n’a pas à évoluer
avec la tyrannie. Accepter les contraintes normales de la vie en
société, respecter les règles du jeu nécessaires,
se plier devant une certaine mesure de coercition de la part de
l’État, d’accord. Mais il est de notre devoir moral de refuser
d’entrer dans le Meilleur des Mondes, qui n’est en fait qu’une régression
vers la tyrannie, même si le nouveau modèle est du
genre fascisme soft.
C.J. : Finalement, que devraient faire les amateurs
d’armes pour protéger leurs droits ?
P.L. : Pour le moment, nous n’avons pas d’autre
choix que de tenter d’éveiller la population à l’importance
du droit de porter des armes, de sonner l’alarme devant la criminalisation
d’une minorité pacifique et la fracture social qu’entraînent
les contrôles actuels. Cette démonstration exige de
rattacher le droit de porter des armes à la cause plus générale
de la liberté individuelle.
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