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Interview A&T no 27, juin 2001 avec Pierre Lemieux, bio/parcours
© Claire JOLY Liberté des Armes au Féminin

Économiste et écrivain né au Québec, Pierre Lemieux défend la liberté individuelle depuis vingt-cinq ans. Ses premiers ouvrages, traitant de théorie politique et économique, paraissaient aux Presses Universitaires de France dans les années 80. Ils ont été traduits en japonais, en espagnol et en turc. Au début des années 90, il crée et dirige la collection "Iconoclaste" aux Belles Lettres avec Alain Laurent. Il y signe deux pamphlets dont Le droit de porter des armes, une référence incontournable pour comprendre les assauts répétés des pouvoirs publics sur ce droit.. Son plus récent ouvrage, publié chez un éditeur de Montréal, traite de la réglementation du tabac comme symptôme inquiétant d’une certaine conception du pouvoir politique.

Pierre Lemieux écrit aussi dans la presse canadienne, française (Figaro-Économie) et américaine (The Wall Street Journal). Il est actuellement professeur associé d'économie à l'Université du Québec à Hull. Pionnier et précurseur, il continue aujourd'hui à dénoncer l'étatisation de nos société et la nationalisation graduelle de nos vie. En 1995, il devenait un des premiers intellectuels à diffuser ses idées par le Web. Son site existe toujours et se trouve à http://www.pierrelemieux.org.

Interview A&T no 27 avec Pierre Lemieux
par Claire Joly

Le Droit de porter des armes est un des rares ouvrages en français consacré à la question. Publié en 1993, il s’avère toutefois d'une étonnante actualité, car la réglementation n'a cessé de se faire plus draconnienne en France, au Canada et ailleurs en Occident. A&T en a rencontré l’auteur, l’intellectuel engagé Pierre Lemieux.

Claire Joly : Dès 1983, vous évoquiez la liberté des armes dans un ouvrage de théorie politique et économique. Pourquoi avoir consacré un livre à la question ?

Pierre Lemieux : En 1983, je ne réalisais pas encore toute l’importance du droit de porter des armes. J’avais conscience de son importance symbolique, du fait que c’est un droit de l’individu souverain et qu’il sert à distinguer le maître du serviteur. À la limite, on se rappelle le texte de la loi de l’état de Virginie de 1785 portant sur les esclaves : " Nul esclave ne pourra détenir ni transporter d’arme, si ce n’est avec des ordres écrits de son maître ou employeur ou en sa compagnie. " Mais je n’avais pas bien compris l’importance pratique de la reconnaissance de ce droit pour permettre aux simples citoyens d’exercer leur droit de légitime défense contre les criminels de droit commun d’une part et, d’autre part, pour résister à la tyrannie au besoin.

C.J. : Qu’entendez-vous par l’expression"droit de porter des armes" ?

P.L. : J’utilise " droit de porter des armes " comme expression générique pour signifier autant le droit d’en détenir que d’en porter. Qui peut le plus peut le moins, et le droit de porter des armes implique évidemment le droit d’en détenir. Même s’il peut sembler utopique de parler du droit de porter des armes à une époque où le simple fait d’en posséder est fortement limité et remis en cause, même si les esclaves gentils que nous sommes trouveraient paradisiaque la reconnaissance réelle du simple droit de détenir des armes, je crois qu’il faut nommer l’idéal fort que nous poursuivons, quitte à admettre des divergences quant à son application pratique.

C.J. : Le projet de loi relatif à la sécurité quotidienne qualifie de "facteur d'insécurité" une croissance éventuelle du nombre d’armes à feu en France. Qu’en pensez-vous ?

P.L. : L’histoire du contrôle des armes à feu, en France comme ailleurs, est une histoire d’irrationalité ­ à moins que les contrôles ne visent à désarmer les citoyens pour que l’État les contrôle plus facilement, dans lequel cas on a affaire à une politique rationnelle.

S’il n’y avait de croissance des armes à feu qu’aux mains des criminels, évidemment qu’on aurait un " facteur d’insécurité " ! Inversement, si l’on pouvait retirer les armes des mains des seuls individus qui ont l’intention de s’en servir pour commettre des meurtres, des agressions et des vols, il va de soi que l’on améliorerait la sécurité. Essayons de mettre un peu de rationalité dans cette affaire.

C.J. : Comment doit-on analyser la situation ?

P.L. : Il est certain qu’un resserrement du contrôle des armes augmentera le coût de s’en procurer ou d’en utiliser de la part des criminels : ils devront payer plus cher les armes achetées au marché noir, et ils courront des risques légaux plus grands en possédant ou en portant des armes. Cependant, le resserrement du contrôle augmente encore davantage le coût de posséder et de porter des armes pour les honnêtes citoyens, de sorte que l’on s’attend, en théorie, à ce que la législation réduise davantage la détention et l’emploi des armes par les honnêtes citoyens que par les criminels. Autrement dit, le contrôle des armes à feu discrimine contre les honnêtes gens. C’est pourquoi tellement d’études montrent que le contrôle des armes ne produit pas de réduction nette de la criminalité, voire même que le droit de porter des armes engendre un effet dissuasif assez puissant pour réduire la criminalité. C’est pourquoi l’État n’a que ses incantations habituelles à ânonner pour défendre les contrôles qu’il alourdit sans cesse depuis plus d’un demi-siècle en France ou au Canada, depuis trois-quarts de siècle en Angleterre, et depuis un siècle et demi dans plusieurs États américains.

L’opinion publique, soumise au lavage de cerveau de l’État, manifeste devant ces sujets une ignorance abyssale.

C.J. : Le rapporteur de la Commission des lois déclarait que l’insécurité "représente une forme d’inégalité sociale à laquelle l’État se doit de répondre". Vous n’êtes pas d’accord ?

P.L. : Ce n’est qu’une autre incantation destinée à tenir la populace en laisse.

La plus grande " inégalité sociale ", si ce terme a un sens, est entre l’État régalien et ses agents, d’une part, et les simples citoyens, d’autre part. Je crains qu’on ne s’aperçoive trop tard que telle a été la ligne de force de l’évolution politique du 20e siècle.

C.J. : Quel constat en tirez-vous ?

P.L. : Que nous arrivons sans doute à une bretelle d’autoroute où une erreur de direction sera beaucoup plus difficile à corriger que les précédentes, et coûtera très cher à nos descendants. " Nous " pouvons choisir ­ ou, plutôt, la majorité ou ceux qui disent la représenter peuvent choisir ­ de continuer vers " cette sorte de servitude, douce, réglée et paisible " dont parlait Tocqueville, cet État Gentil qui contrôle les individus de plus en plus étroitement pour leur propre bien : permis ou autorisation administrative pour ceci, réglementation détaillée pour cela, formulaires administratifs indiscrets, papiers d’identité qui deviennent de véritables passeports intérieurs, rectitude politique officielle, contrôle de la liberté d’expression sous prétexte de lutte à la haine raciale, fascisme sanitaire, et cetera, et cetera.

Ou bien ­ c’est l’autre direction ­ nous ferons reculer les tyrannies administratives (pour employer encore un terme tocquevillien) qui nous gouvernent et nous réaliserons les promesses de liberté que le 18e et le 19e siècle avaient fait naître. La bataille ne sera pas facile, mais il faut s’y engager avec intelligence et fougue.

Le droit de porter des armes n’est qu’un aspect de cette question plus vaste, mais c’est un aspect crucial. Un État qui nie ce droit n’est pas digne de l’appui des individus respectueux du droit.

C.J. : Plusieurs propriétaires d’armes sont d’avis qu’il faut s’accommoder d’une réglementation plus draconnienne, qu’il faut faut évoluer avec la société. Qu’en pensez-vous ?

P.L. : C’est une illusion de croire qu’on achètera la paix en acceptant un énième alourdissement de la réglementation. L’histoire du contrôle des armes à feu au 20e siècle est l’histoire de gens raisonnables acceptant des contraintes en cascade afin de satisfaire un État qui n’est jamais satisfait et revient sans cesse à la charge. À ce rythme, les contraintes que les détenteurs d’armes subissent présentement ressembleront au paradis dans 25 ans, tout comme il nous semble que c’était le paradis ­ un paradis relatif ­ il y a 25 ans. C’est une illusion de croire qu’on achète la paix en cédant des libertés fondamentales.

Voyez l’Angleterre, où, à partir de 1920, de petit contrôle en autorisation anodine, de résignation en démission, d’acceptation en impuissance, les Anglais ont été, à toute fin pratique, désarmés ­ notamment avec la prohibition récente des armes de poing. À moins que la tendance ne change rapidement, la même chose arrivera en France, au Canada, et ailleurs en Occident, d’ici 20 ans.

Quant à la deuxième partie de votre question, je dirais simplement que l’individu libre n’a pas à évoluer avec la tyrannie. Accepter les contraintes normales de la vie en société, respecter les règles du jeu nécessaires, se plier devant une certaine mesure de coercition de la part de l’État, d’accord. Mais il est de notre devoir moral de refuser d’entrer dans le Meilleur des Mondes, qui n’est en fait qu’une régression vers la tyrannie, même si le nouveau modèle est du genre fascisme soft.

C.J. : Finalement, que devraient faire les amateurs d’armes pour protéger leurs droits ?

P.L. : Pour le moment, nous n’avons pas d’autre choix que de tenter d’éveiller la population à l’importance du droit de porter des armes, de sonner l’alarme devant la criminalisation d’une minorité pacifique et la fracture social qu’entraînent les contrôles actuels. Cette démonstration exige de rattacher le droit de porter des armes à la cause plus générale de la liberté individuelle.